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18e édition Festival international de films de Fribourg, mars 2004.

A l’aube de l’utopie soviétique :

photoreportages centre-asiatiques de Max Penson.

Svetlana Gorshenina

« Il est impossible de parler de Fergana sans mentionner l'omniprésent Penson, qui a sillonné tout l'Ouzbékistan avec son appareil. Ses archives, qui ne connaissent pas d'équivalent, permettent de suivre année par année, de feuilleter page après page, toute une période de l'histoire de cette république. La création artistique de Max Penson et son destin sont liés à ce merveilleux pays ».

Sergueï Eisenstein

Fils d’un artisan de reliure et né en 1893 dans le ghetto juif de la petite ville de Velizh près de Vitebsk, milieu que son compatriote Mark Chagall a rendu célèbre, Max Penson quitte ses parents relativement tôt. Après ses études au collège municipal de Velizh (1907-1911), il commence par suivre des cours pendant six mois à l’école de céramique artisanale de Mirgorod dans la province de Poltava (1911), puis s’inscrit jusqu’en 1914 à l’école des arts appliqués de la fondation Antokolsky de Vilno (actuellement Vilnius) auprès du professeur S.N. Yuzhanin.

La première guerre mondiale et les pogroms antisémites de l’époque provoquent sa fuite de Vilno, l’empêchant en même temps de revenir dans sa ville natale en Biélorussie. En 1915, le jeune homme se laisse alors influencer par le mythe du Turkestan russe, au pied des Monts Célestes à mi-chemin de l’Inde, un pays où, semble-t-il, la vie est plus paisible et politiquement moins menaçante. Il part pour Kokand, l’ancienne capitale du khanat du même nom au cœur du Ferghana, que les Russes avaient entièrement conquis en 1876.

Alors qu’il est le premier artiste professionnel installé à Kokand, où il enseigne le dessin aux enfants, Max Penson doit en même temps gagner sa vie, comme comptable, à l’usine de tabacs Davydov.

Dans la population turkestanaise, surtout à Kokand qui en a été l’un des principaux centres, la Révolution de 1917 provoque une résistance ardente contre les Bolcheviks. Ces événements ne changent au début que très peu le cours de la vie de Max Penson, qui commence à enseigner les arts appliqués et le dessin technique dans les ateliers municipaux. La chute des derniers protectorats de Boukhara et de Khiva passe, elle aussi, presque inaperçue. Le véritable bouleversement survient en 1921, quand Max Penson, âgé de 28 ans, touche pour la première fois un appareil photographique, qu’il a reçu comme prix en reconnaissance de son travail. L’année suivante, qui est aussi celle où l’Union Soviétique est proclamée, Max Penson épouse Elizabeth, une jeune femme très belle qui lui donnera quatre enfants, dont trois deviendront photographes.

Autodidacte, désireux d’apprendre tous les secrets de ce nouveau métier qu’il a découvert un peu par hasard, Max Penson déménage en 1923 à Tachkent, vitrine de l’Asie centrale soviétique, où il fait la connaissance de plusieurs spécialistes. Pendant quelques années il travaille comme apprenti chez un « maître » de la photographie de salon, Jakov Klempert. Cependant, il se perfectionne lui-même en se nourrissant des travaux du photographe avant-gardiste Alexandre Rodchenko et des expériences cinématographiques du grand réalisateur Sergueï Eisenstein. Quelque temps après la formation, en 1924, de la République de l’Ouzbékistan à la suite de la délimitation des nouvelles frontières du Turkestan, Max Penson est engagé comme reporter à la Pravda Vostoka [La vérité de l’Orient], le principal quotidien ouzbékistanais.

Dès lors, les événements survenant dans la vie du pays deviennent des étapes de sa vie personnelle. Le photographe est omniprésent. Peu exigeant et robuste, se déplaçant à cheval, à dos de chameau, à dos d’âne ou en camion, il suit de près toutes les transformations politiques, économiques et culturelles du pays, sans pratiquement jamais en sortir jusqu’en 1940. Pendant plus de deux décennies, il crée une chronique documentaire de l’Ouzbékistan d’une densité et d’une ampleur sans précédent. Ses sujets illustrent tour à tour l’opposition entre l’ancienne culture musulmane et les nouvelles traditions soviétiques ; les procès politiques qui abattent les Basmatchis, derniers opposants au régime bolchevik ; le Likbez, c’est-à-dire le programme de liquidation de l’analphabétisme, quand depuis 1923 l’instruction est mise au service de la propagande ; le Khoudjoum (Offensive), campagne lancée en 1927 pour l’émancipation des femmes musulmanes, au bout de laquelle les Ouzbèkes vont se débarrasser des tchadors et des parandjas (bourcas) pour se transformer en citoyennes soviétiques actives et indépendantes ; les réformes agricoles, dont la seconde vague en 1930 aboutit à la collectivisation totale du secteur ; l’industrialisation qui à partir de 1925 bouleverse la structure économique fondamentalement agricole de l’ancienne colonie ; la reconstruction du réseau d’irrigation avec, entre autres, l’ouverture en 1939 du Grand Canal du Ferghana que 170’000 personnes creusent en un temps record à l’aide de simples pelles sur 270 kilomètres de longueur ; la création de « l’homme soviétique », sportif et parfait, plein d’enthousiasme et de joie de vivre.

Le choix des sujets est très vaste, car Max Penson a été engagé par le pouvoir officiel et a de ce fait eu accès à tous les événements. Il a cependant été limité par les exigences politiques qui imposent des titres parfois plus idéologiques que le contenu des images. En revanche, l’interprétation des sujets prédéfinis n’est pas réglementée. Artiste de formation, Max Penson cherche à marier les principes du reportage documentaire dictés par les circonstances du moment à ceux d’une œuvre d’art, composée dans le silence de l’atelier. Au genre de la chronique quotidienne, il finit par opposer les fruits de sa réflexion artistique et de sa connaissance de l’histoire de l’art. Comme on peut le voir dans les images symboliquement centrées sur des roues de toutes natures, ses recherches formelles en matière de formes, de structure et de lumière découlent directement de l’esthétique du constructivisme et du loutchisme de l’avant-garde russe, tout en avoisinant les représentations classiques inspirées de l’art de la Renaissance italienne. Ces schémas classiques ressortent avec le même succès dans les sujets tant éphémères qu’éternels. Ces derniers ne sont cependant pas toujours reçus à bras ouverts : l’absence de « l’actualité », obligatoire pour le réalisme socialiste, lui est souvent reprochée à la rédaction de la Pravda Vostoka. Pourtant, c’est l’une de ces photographies « politiquement non-ciblées », la Madonne ouzbèke (prise en 1934), qui sera primée à l’Exposition Universelle de 1937 à Paris. On sait par ses enfants que le photographe brûla personnellement un certain nombre de photographies dans le jardin de sa maison, sous le couvert de la nuit. Il est probable que bien de ces images perdues illustraient les portraits des héros d’hier qui sous Staline sont, du jour au lendemain, devenus des « ennemis de peuple », mais on ne peut exclure que parmi elles aient figuré également un certain nombre d’images de caractère moins politique, jugées par la censure comme « bourgeoises » ou « exotiques ».

Le destin de Max Penson n’échappa pas aux dramatiques réalités de l’époque. Alors qu’en 1939 il réussit de justesse à se sauver du Goulag après l’envoi d’une lettre anonyme à sa rédaction, il est brutalement licencié au cours de la campagne antisémite de 1948-1953 contre les « cosmopolites ». Atteint d’une sclérose dont il va mourir en 1959, Max Penson passe ses dernières années à retoucher ses anciennes photographies qui constituent son héritage unique, aujourd’hui dispersé entre Tachkent, New York, Zurich, Paris et Moscou.

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Les photographies de Max Penson, qui proviennent de la collection de la fille de l’artiste, Dina Khodjaeva-Penson, ont été retirées pour cette exposition d’après les négatifs originaux par le photographe ouzbékistanais Alexandre Shepelin.